N° 45 / Novembre 2018 
Mon genre est Rouge (I)

La protection au titre des monuments historiques dun patrimoine industriel : lusine de Beauport Vedne (Vaucluse), ancienne  fabrique garance .



Autour de 1855 le Vaucluse assure les deux tiers de la production mondiale de la poudre de garance, tinctoriale (rouge) tire des racines de la plante (en lespce, la rubia tinctorum, sauvage).

Introduite tardivement dans le Midi de la France au sicle prcdent par Jean Althen, armnien dbarqu
Marseille en 1736, sa culture et son industrie portent une centaine dannes plus tard ce dpartement un rle mondial dans ce domaine.

A partir des annes 1780 toute la plaine du Comtat, avec ses paluds, participera en effet au dveloppement industriel de cette production, jusqu la dcouverte de la synthse chimique de lalizarine, en 1868, par deux ingnieurs allemands.

Comme la plupart des installations industrielles, cest la prsence dune nergie hydraulique qui conduira Hilarion Seyssaud Tardieu de Lalauze, domicili Sorgues, acqurir en 1832 le domaine de Sainte-Anne pour y crer le moulin puis fabrique garance.





Le canal de Vaucluse, canal des Sorgues, drainait et irriguait la plaine et alimentait Avignon en eau depuis le Xe sicle. Lentrepreneur sinstallera sur la branche dAvignon, en bordure de la grande route dAvignon Carpentras, le site est probablement inoccup dans cette partie du domaine. Lamnagement dun barrage pour driver les eaux du canal est autoris en 1835 par ordonnance royale.

Joseph Verdet, un des industriels les plus importants du dpartement au XIXe sicle, rachte en 1841 lensemble du domaine et achve les premiers agrandissements de la petite usine de Beauport. Il construit un nouvel ensemble de production, mitoyen du premier, qui fonctionne en 1860. Rorganise, lusine sest diversifie ; y sont dsormais labores la garance proprement dite, la garancine et lalizarine. Chaudires vapeur et chemin de fer, ramnagements hydrauliques et nouvelles tuves permettent au site datteindre son apoge dans ces annes 1860, avec la construction vers 1866 ou 1867 des dernires tuves, aujourdhui spectaculairement conserves.


Avec larrive de la synthse chimique de lalizarine, lusine  priclite sans doute rapidement. Ce nest toutefois quen 1890 que lun de ses fils, Jean Ernest Verdet, installe sur le site une fabrique de sucre de betterave qui produira une dizaine dannes. Puis, en 1928 et 1930 une socit de fabrication doxygne comprim acquiert et divise en deux le domaine industriel, la partie Sud recevant une fabrique dagglomr de lige.

Pendant la deuxime guerre mondiale, un des Chantiers de la Jeunesse franaise de la rgion occupera les salles du dernier tage du grand btiment ancien longeant le canal et y laissera des peintures murales reprsentant les valeurs promues et les insignes de ces Groupements organiss par le rgime de Vichy.






Aujourdhui le site de Beauport est toujours divis en deux parties spares par un mur : la partie Nord appartient la socit Air Liquide, qui y a cess toute activit en 2007. Dans la partie Sud, le grand btiment Ouest a accueilli de 1962 1995 la socit Rova, fonderie fabriquant diverses pices en zamac. Certains btiments ont t transforms en habitations et dautres hbergent encore des activits lies au nettoyage, lenregistrement musical et la restauration de tableaux.

Les sources archivistiques et bibliographiques consultes ne documentent pas la construction et ses volutions, les sources parlantes sont lies aux procdures juridiques publiques. Aucune archive prive na t repre jusquici. Le tmoignage historique principal est donc matriel -le site, les corps de btiment subsistants- aid par lanalyse des cadastres successifs et des dossiers d'autorisations. Si lon connat par diffrents textes la chane opratoire de la production de la poudre rouge, lon ne sait rien ou presque des architectures projetes, des quipements et matriels, des conditions exactes de travail (trs pnibles, de larrachage des racines aux manipulations dans les tuves), des hommes et leur socit, leurs savoir-faire et leur culture. Lusine de Beauport est aujourdhui le dernier site comprhensible de lindustrie de la garance dans la rgion.

Ltablissement, en limite Nord de Vedne, est dsormais contraint par les amnagements de lentre autoroutire Avignon-Nord, limmense rond-point routier de la zone commerciale et artisanale et la quatre-voies Avignon-Carpentras, enferm dans un triangle dont il ne rapparat pas.

Lhydraulique fondatrice est en partie recouverte, mais le primtre est rest peu prs le mme. Les btiments subsistants prsentent pour la plupart un plan rectangulaire, trs allong pour ceux accompagnant le canal de Vaucluse. Ils comportent gnralement un rez-de-chausse et un tage carr. Les faades extrieures sont enduites et rgulirement perces de baies cintres encadrements de brique ou pierre pour les difices les plus anciens.


Les salles dtuves constituent aujourdhui la part la plus technique et la plus spectaculaire de cet ensemble et sont rparties dans plusieurs btiments, dont lexceptionnelle construction datable de 1866-1867. Isol dans la grande cour, ce btiment lui aussi de plan rectangulaire est divis par des refends en quatre volumes identiques. La faade Est comporte huit traves sur quatre niveaux tandis que la faade Ouest na que trois niveaux, avec les ouvertures des foyers au rez-de-chausse. Des votes plates constitues de quatre berceaux segmentaires divisent les niveaux et reposent sur un grand pilier central en pierre de taille. Ce sont ces votes qui recevaient les racines de garance pour le schage ; elles sont alvoles pour permettre la circulation de lair : leur structure est organise par la juxtaposition de courts cylindres de terre cuite lis entre eux. On retrouve ces dispositions sur les btiments antrieurs, en grande partie dmolies.




Envisager et concrtiser une protection au titre des monuments historiques face un ensemble industriel ncessite une connaissance compare et une certaine capacit de projection.

Lusine de Beauport, ancienne fabrique garance depuis les annes 1830, sappuyant sur lnergie hydraulique et une branche de lancestral canal de Vaucluse, dveloppe en usine de garance, garancine et alizarine avec ses chaudires vapeur, sa machine vapeur, son chemin de fer, sa nouvelle hydraulicit et ses nouvelles tuves, est bien documente, mais seulement du point de vue des volutions techniques rglementes et des volutions cadastrales. La connaissance documentaire est donc assez restreinte en l'tat.

La permanence industrielle puis commerciale ultrieure, si elle marque le site par ses transformations, le conforte dans son paisseur historique et sociale, la qualit de son implantation dorigine et de ses btiments, maintes fois rutiliss et adapts.
Malgr son contexte topographique actuel, les ruptures et dislocations des fonctions anciennes et successives, son tat de conservation, son dcoupage patrimonial, malgr ce donc, son intrt savre sinon entier (on peut le dire du point de vue de son histoire industrielle), du moins bien rel et loquent : lusage hydraulique, la matrice architecturale et son noclassicisme industriel, la spectaculaire prsence des tuves, des plus compltes aux coupes franches, le dernier ensemble industriel explicite de la production de la poudre rouge, alors son apoge industriel franais et mondial par extraction de la garance mais proche, avec larrive des synthses chimiques, de son abandon quasi-brutal, dont le site suggre la mmoire fantme.

La proposition dinscription de lensemble, avec des nuances internes par corps de btiment, et lexclusion de quelques lments plus rcents et sans intrt, a t vote lunanimit par la CRPS du 7 avril 2011, et le btiment des tuves a reu un avis favorable au classement galement lunanimit (1).

Encouragent une telle mesure et par consquence l'engagement participer la conservation de ce site, la demande de plusieurs propritaires privs, lintrt municipal et le militantisme soutenu de lA.S.P.P.I.V (association pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine industriel en Vaucluse). Lattitude et les logiques face cet ensemble patrimonial ne peuvent tre identiques celles projetes sur des patrimoines plus traditionnels. Les exigences de connaissances, devant porter sur lhistoire architecturale, sur lhistoire technique et conomique, mais aussi sur lhistoire sociale, ne sauraient tre moindres.

En attendant, ou plutt sans attendre, la mise en uvre dun plan de protection et de mise en scurit provisoires permettra de conjuguer et vrifier les volonts et les dterminations collectives et individuelles pour sauver et valoriser un pan considrable de lhistoire industrielle de la rgion, diffusion mondiale durant une cinquantaine dannes.


















*(1)*MARX, Jean Dossier de protection : Vedne, usine de Beauport.
Aix-en-Provence, DRAC PACA/CRMH, mars 2011 (consultable)




Numéro 4 / Juillet 2011 - Robert Jourdan
 
 
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