N° 43 / Juillet 2018 
Thodore Reinach, rapporteur de la loi du 31 dcembre 1913 sur la protection des monuments historiques


En 2013, le centenaire de la loi de protection des monuments historiques donne loccasion de revenir sur son laboration et de parler de ceux qui lui ont donn forme. Parmi eux, un des acteurs dcisifs, puisquil en fut le rapporteur, tait Thodore Reinach. Nous voquerons dans cet article son histoire, sa personnalit et sa mthode.

Lhellniste Thodore Reinach (1860-1928) est aujourdhui connu de manire trs ingale. A loccasion de sa mort plusieurs notices (Glotz, Cagnat) ont t publies, dans le style et lesprit acadmiques qui correspondaient alors ce type dexercice et semblaient convenir au personnage. Par la suite vint  un long oubli, discrtement interrompu par de rgulires vocations trs brves de sa vie, surtout dans les ouvrages consacrs sa villa grecque de Beaulieu sur mer, classe monument historique dans les annes 1960 et ouverte au public. En 2007 un colloque de lAcadmie des inscriptions et belles lettres fut consacr aux frres Reinach. La contribution tait dcisive car elle voquait assez minutieusement certains aspects du personnage et le replaait avec ses deux frres, sans doute pour la premire fois, dans le climat intellectuel de son poque. Aujourdhui on dispose donc seulement dune suite dimages momentanes, la principale tant celle, un peu lointaine, du vieux et trs grand savant, remises partiellement en situation de manire plus large et srieuse depuis peu.

Notre prsent article, rdig peu aprs lachvement dune biographie encore indite (et pour laquelle son petit-fils M. Fabrice Reinach a bien voulu rpondre une srie serre de questions parfois droutantes), vise donner un clairage vraiment centr sur sa personnalit, car on rencontre rarement un individu aussi compact et cohrent : sa vie de famille, sa manire de btir, sont rgles exactement selon les traits de caractre et les principes intellectuels qui lui permirent de produire avec un gal bonheur dans les lettres, les mathmatiques, la politique, larchologie, etc. Aussi traiterons-nous cela la manire linaire dun rcit, sans le dcoupage thmatique qui se rvle vraiment tranger son mode de pense.

La famille Reinach vient de Suisse. Elle stablit un moment en Allemagne puis en France et en Italie. Sa gnalogie est bien tablie depuis le XVIIIe sicle. Thodore Reinach tait le cadet dune fratrie de trois garons, n aprs Joseph qui fut politicien et Salomon qui fut archologue. Ils avaient perdu leur mre tant enfants et leur pre dcida de les soustraire le plus longtemps possible un systme ducatif scolaire quil jugeait insuffisamment personnalis et stimulant. Un prcepteur les faisait travailler sur des cours prpars, domicile. Les rsultats, dj brillants chez les deux ans, prirent un tour exceptionnel chez le cadet : onze ans il jouait Philoctte en grec ancien devant la fine fleur des hellnistes de Paris, rcitait par cur une dame russe 130 fleuves de son pays avec leurs affluents. La rdaction dune histoire et dune gographie universelles le passionna un moment. A 20 ans il publia une traduction dHamlet en vers, avec un solide appareil critique ; moins de trente ans il publia dans le Journal des mathmatiques une nouvelle dmonstration du thorme de Pythagore. On pourrait stendre plus longuement sur ce genre de prouesses ; noublions pas, avant de quitter ce rpertoire tourdissant, les 18 premiers prix au concours gnral obtenus en 3 ans lorsquil intgra le systme scolaire, dans toutes les matires : histoire, loquence, gographie, mathmatiques, langues mortes, etc.

Ce quil importe de retenir est de deux ordres : un terreau fertile, une mthode et une discipline tablies ds lenfance. Thodore lisait ds le plus jeune ge tous les journaux que lisait son pre, qui tait dans les affaires et la politique, pouvait poser des questions sur tout, frquentait le gratin intellectuel et politique de la capitale au dbut de la troisime rpublique. Il apprit trs tt sexprimer avec saveur et prcision, mettre en doute toutes les informations par une confrontation aussi large que possible de toutes les sources sur un mme sujet. Ds lenfance il fut form avoir une opinion personnelle et lexprimer dans toute sa subtilit.

Quand il sintressa aux questions financires, il alla au but avec un vident plaisir. Il proposera plus tard toute une srie de mesures lors de la mise en place de limpt sur le revenu.  Quand il sintressa la musique grecque, il arriva identifier les modes de notation antiques et djouer tous les piges dune exgse moderne insuffisante ou manquant de pertinence. Quand il se mit au droit, il publia des analyses qui le firent entrer de plain pied au premier rang des penseurs de la profession. Enfin, quand il dpassa les humanits pour se plonger dans larchologie, il trouva dfinitivement sa voie. Il avait moins de trente ans, avait perdu sa premire pouse, pous en secondes noces sans tarder la cousine germaine de cette dernire, fait plusieurs enfants dans ses deux mariages, rachet un chteau et commenc de rver une autre maison.

Tout cela fut servi par des moyens financiers apprciables (sa famille avait de gros revenus et il pousa successivement deux hritires de la richissime famille des Ephrussi) et un rseau de relations qui lui permit de trouver ds ladolescence llite des interlocuteurs : diteurs, parrains et tuteurs dans chacune des disciplines. Ce systme, dune efficacit implacable, il le mit en uvre jusqu sa mort et avec un succs constant. Aussi ne faut-il pas stonner de le voir parler du radium avec aisance car il en avait une connaissance directe, de recevoir une mission diplomatique internationale capitale (dterminer lentre en guerre des Etats Unis aux cts des allis en 1917 quand il fut officier dtat-major), participer avec le baron de Coubertin la renaissance des jeux olympiques, recevoir le roi des Belges Lopold II en voisin dans sa rsidence de villgiature, demander amicalement Gabriel Faur de mettre un hymne antique en musique, etc.

Quand Reinach se mit larchologie, il procda de mme : lire en un temps record tous les documents existant sur une question, se faire son ide et reconstruire par un raisonnement la logique parfaite la ralit du problme, la confronter et la conforter, la publier enfin. Dans limmense majorit des cas le rsultat fut salu par la critique professionnelle et il vola de succs en succs. Il fut donc appel rendre des oracles sur des questions qui restaient insolubles tout chercheur plus routinier, aux horizons et aux curiosits moins vastes. A un certain moment cela devint une sorte de passion : reconstitution de chronologies dempires partir dune analyse des monnaies, identification de vestiges selon des critres stylistiques, rdaction de biographies avec un souci permanent de la vraisemblance et de la permanence des comportements humains : le plus fameux exemple est sa remarquable biographie de Mithridate eupator, qui expose avec clart et saveur les conflits une poque de transition dans un empire situ gographiquement dans une zone de transition (le Pont-Euxin).

Cest ce mlange de savoir et dintelligence, ce parti systmatique dune approche transversale, qui donna les meilleurs rsultats. Reinach, qui lisait avec autant daisance lallemand que langlais, toffa ses recherches par des recours alors inusits toutes les sciences du XIXe, nouvelles ou de vieille souche : histoire des religions et des mentalits, ethnologie, physiologie, numismatique, papyrologie, pigraphie, architecture, etc.


Aussi faut-il observer la cration de sa rsidence secondaire sur la Riviera, la villa grecque, comme une sorte dexercice darchologie exprimentale : en tandem avec lun des plus brillants architectes de son temps (Pontremoli, qui tait Grand prix de Rome et lui-mme auteur de reconstitutions et de fouilles archologiques) il ralisa une villa grecque ex novo sans doute avec la volont dy rsoudre aussi un ensemble de questions que larchologie sur le terrain ne rsolvait pas toujours compltement : effet de lenchanement des volumes clos (et non dcouverts et limits 50 centimtres au-dessus du sol), questions gomtriques sur les ambiances lumineuses, la poutraison et les portes des plafonds, mode de construction. Le talent et lenthousiasme collectif des deux auteurs, leur intelligence et leur raffinement aussi, aboutirent au chef duvre que lon sait (mais que lon sait moins interprter, le plus souvent).


La passion cratrice, le got des uvres compltes (et non des ruines, quen bon classique il considrait sans attendrissement romantique comme des morceaux dun tout qui devait imprativement tre reconstitu ft-ce seulement par lesprit), le conduisirent aussi la politique. Il ne pouvait rester simple spectateur de son temps : il exera donc deux mandats successifs (1906-1910 et 1910-1914) comme dput de la Savoie, rgion dans laquelle il avait eu le got et lhabilet dacqurir au pralable un imposant domaine (La Motte Servolex prs Chambry), quil avait fait restaurer et remodeler avec autant de faste que de mthode : le rsultat tait un impressionnant no-Cheverny agrandi, dune parfaite rgularit et aux intrieurs remodels et rgls avec un soin maniaque : prfiguration de la villa grecque mais dans le style Louis XIII finissant. Il fut un dput exemplaire pour sa rgion dadoption et obtint rgulirement pour elle des subsides quand les circonstances le demandaient (catastrophes naturelles, amnagement du territoire).

Reinach dput se consacra avec prdilection aux questions artistiques : enseignement des beaux-arts, droits dauteur, bibliothques, place des femmes dans lenseignement, protection des monuments historiques. Mais il appliqua le mme soin et la mme invention dans toutes les questions autres qui pouvaient lui tre soumises : imposition des plus-values trangres, droits de douane, rglementation sur les tabacs, sur les affaires militaires, rle des casinos dans le financement dactivits culturelles, changements de prnoms destins viter ce quon appellerait aujourdhui le dlit de facis, droit de grve dans les services publics, reprsentativit nationale des partis.

Dans toutes ces questions sobservent les mmes principes, ceux quil avait dcouverts ds lenfance dans la philosophie grecque : tolrance, recherche du juste milieu, pas trop dillusions sur la nature humaine, souci dtre pragmatique et raliste, dutiliser les situations au mieux des intrts quelles peuvent prsenter. Il prnait une solution quitable mais non idaliste, prenant en compte lintrt propre des intervenants et des personnes concernes comme garant le plus sr de lapplication de la nouvelle loi. Ces propositions avaient dautant plus de succs quelles taient conscutives une analyse merveilleusement complte des forces et situations en prsence. L encore les mthodes utilises en archologie taient invariablement mises en uvre. Par ses lectures immenses, par sa facult de synthse phnomnale, Reinach pouvait embrasser les problmes les plus complexes avant de leur donner une piste de solution.

Dun point de vue humain et humaniste, tout tait galement cohrent et li : Reinach fondait la philosophie grecque avec le classicisme franais, lui ajoutait sans contradiction les apports des Lumires et de la Rvolution, noubliait pas la Renaissance et considrait que tout cela tait complmentaire, permanent et indissociable car la nature humaine navait pas vari depuis 25 sicles. En stylistique et en archologie, ce parti-pris danachronisme donna des rsultats singulirement stimulants, que des confrres aux horizons moins vastes ne pouvaient mettre en uvre faute de culture. Une vision rpublicaine, laque et patriotique cimentait son action politique, au-del de sa pense artistique ou scientifique.

Nous esprons que lon voit mieux maintenant les qualits indispensables qui dsignaient logiquement Reinach comme rapporteur de la loi sur les monuments historiques.

Le sujet avait de quoi passionner et aussi mouvoir un homme tel que lui, et cela plusieurs titres : ctait une rflexion, dans lair du temps depuis une grosse centaine dannes, sur la notion mme de patrimoine et dhritage culturel. Cela concernait les productions les plus leves de lart monumental franais, mais aussi parfois ses composantes plus modestes dont la saveur lui tait sensible. Reinach tait assez rudit pour pouvoir replacer la rflexion quil menait dans les pas des acquis rvolutionnaires et notamment les prises de position de lAbb Grgoire, dont la mmoire pouvait lui tre chre plusieurs titres, notamment par sa tolrance claire.

La rflexion de plusieurs minents penseurs et littrateurs du XIXe puis du XXe commenant avait aussi dj enrichi les questions fondamentales poses par et depuis la Rvolution (Chateaubriand, Montalembert, Victor Hugo, Guizot, Prosper Mrime, Ludovic Vitet, Ernest Renan, Antonin Proust, Huysmans, Barrs, Anatole France, Renoir, Rodin, Emile Mle, Morizet). En outre, cela concernait le plus souvent des uvres darchitecture, un art pour lequel il avait les plus intelligentes affinits et avec lequel, depuis de longues annes, il avait acquis une incontestable familiarit.  Enfin on attendait de lui la rdaction dune loi, acte qui relevait la fois pleinement de sa mission de dput et de son exprience dhomme de droit. Point supplmentaire et stimulant pour lui, il existait dj un corpus mais il tait imparfait et obsolte et demandait un puissant esprit de synthse.

En outre, homme pratique et attentif, Reinach avait dj quelques annes auparavant, lors de la loi de sparation des Eglises et de lEtat, attir lattention sur certaines de ses consquences. Il avait alert les pouvoirs publics sur un fait modeste mais qui tait dvidence amen se reproduire un nombre trs lev de fois sur le territoire national : une belle et vieille glise paroissiale traditionnellement dote avec aisance par des couvents et fondations religieuses sculaires, dont lentretien allait dsormais choir une petite commune agricole aux moyens trs limits. Cela devait, dans son esprit, tre une des composantes conomiques intgrer durgence dans une loi destine protger ce type de patrimoine.

A loccasion de la mise en forme de la loi de protection de 1913 Reinach eut un comportement dont plusieurs points doivent tre relevs. Il fut dabord persvrant. Lobservation minutieuse de la chronologie de ses interventions, grce aux procs verbaux que les archives de la Chambre des dputs ont bien voulu nous signaler, montre que, pour cette loi, Reinach fut encore plus combattif qu lordinaire, o il ltait dj assez. Il insista autant quil put pour obtenir des engagements, des rformes, un texte complet et dfinitif. Ses interventions montrent des qualits dj connues : il se montra inform, rudit, patient et mthodique, prvoyant, imaginatif, pragmatique, sensible et artiste.
Il fallait en outre une facult de synthse de donnes en prsence qui taient de natures trs diverses : fiscale et foncire pour le statut du bien et les incitations souhaitables, patrimoniale collective pour estimer la valeur historique et artistique, technique pour estimer la nature concrte des interventions et les latitudes et facilits quil fallait dployer en fonction de cela, sociale pour cerner lusage prsent et futur des difices ou portions ddifices concerns. Quelques points supplmentaires montrent la largeur et la pertinence de ses vues : il demanda ds le dbut lintgration ce projet de loi de deux domaines voisins : les lments prhistoriques et les paysages.

Ces travaux parlementaires furent parmi les derniers puisquil ne fut pas rlu en 1914 et ne souhaita pas se reprsenter. Son activit politique ne fut pas pour autant rduite nant : nous avons dj signal son rle diplomatique durant la grande guerre. Il publia en outre rgulirement, comme il en avait pris lhabitude presque depuis lenfance, ses points de vue sur les matires qui lintressaient, et elles taient trs nombreuses. Pour lui  lhistoire nexistait que dans la mesure o elle pouvait servir aujourdhui et demain. Son approche tait toujours dynamique et constructive, nullement close. Lart pour lart et les spcialistes lui taient des concepts insatisfaisants.

Terminons enfin par une petite note qui doit complter imprativement cet aperu de cet impressionnant personnage : son humour, sa bonne humeur et son esprit taquin. Ceux qui ont visit sa villa grecque ont peut-tre le souvenir de symboles double sens qui sy trouvent sous forme du nom des salles, des motifs des mosaques et qui peuvent se rvler suprmement ironiques. La lecture de quelque article, de quelque livre, mme produit dans ses vieux jours, fait merger souvent une comparaison, un anachronisme norme mais loquent, une tournure qui nous le rendent proche et vivant, un peu comme ses dernires photographies o, le front dgarni, le nez retrouss, le sourcil et la barbe en broussaille, regardant le photographe avec une insolence aimable droit dans lobjectif, il ressemble ces silnes vendangeurs et factieux qui ornent la salle manger de son sjour mridional.

Michel Steve,
Docteur en histoire de lart

Numéro 16 / Juillet 2013 -
 
 
|  Contact  |  Mentions légales  |  Crédits  |  Inscription  |  Connexion  |
MCC index agence du patrimoine