JARDIN ZOOLOGIQUE DU PALAIS LONGCHAMP A MARSEILLE
La restauration des fabriques


Un jardin, une unité programmatique

Fondé dès 1854, le jardin zoologique, composante du parc Longchamp est aujourd'hui un parc public ponctué de fabriques désaffectées et fortement dégradées.

Le site compte actuellement onze fabriques :

- le pavillon de la girafe,
- le kiosque à musique,
- la grande volière,
- la volière aux perroquets,
- les cages aux ours,
- la cabane au toit de chaume,
- la petite volière,
- le pavillon de l'éléphant,
- les cages aux fauves.



Classées au titre des Monuments historiques, ces constructions associées à un jardin à la composition pittoresque ont accueilli les collections d'animaux exotiques et sauvages jusqu'en 1987, date de fermeture du zoo de Marseille.
Cette protection embrasse la composition dans son ensemble : le palais Longchamp et les jardins. Elle exprime le sens propre d'un lieu qui a vu la continuité programmatique et spatiale entre deux familles d'architecture : le grand projet de Muséum d'Histoire Naturelle prolongé et complété par un jardin botanique et un jardin d'acclimatation (première appellation du zoo).








A l'origine, l'assiette foncière du jardin n'est autre que le versant Sud de la vallée du Jarret, cultivé de vigne. La campagne marseillaise laisse place à la ville. L'extension de Marseille sur ce secteur s'organise alors autour du monument célébrant l'arrivée du canal de Provence à Marseille mais également autour du jardin Longchamp qui jouera le rôle d'un véritable parc urbain pour ce nouveau quartier.


Les fabriques du jardin zoologique répondent alors à cette double vocation : accueillir les collections d'animaux en continuité du muséum et ponctuer la promenade dans le parc de pavillons, ces «folies» qui suscitent l'émerveillement et le dépaysement des marseillais.




La méthodologie

Première phase du projet, une étude historique et un diagnostic architectural et technique pour l'établissement d'un programme de restauration ont été réalisés, au premier semestre 2011.
Un état des lieux documentaire le plus exhaustif possible, mais également le récolement de toutes les informations historiques et techniques croisées avec les observations et relevés sur le site, ont ainsi été opérés. L'objectif étant la meilleure connaissance des dispositions d'origine. La complémentarité de l'historien de l'art et de l'architecte ont permis d'élaborer les préconisations d'intervention, de consolidation et de restauration.

Organisé en deux phases de travaux, par groupes de fabriques, liées à la géographie des lieux et à la temporalité des festivités organisées pour Marseille 2013, capitale européenne de la culture, le chantier débute en septembre 2012, avec un délai de travaux court de 6 mois. S'il peut apparaître classique, le chantier n'en reste pas moins complexe et sensible. Ainsi, plusieurs fronts de travaux, demandant des technicités particulières propres aux spécificités des modes de construction de chaque fabrique, sont en cours dans un même temps.









Les interventions menées sur les fabriques restent également un temps clef pour l'observation et l'étude des bâtis demandant une capacité de réaction et d'adaptation des acteurs et des auteurs du projet. Entreprises spécialisées et équipe de maîtrise d'œuvre interagissent pour assurer la permanence des ouvrages et des techniques afin de garantir la pérennité du monument. Pour exemple :
La réouverture des baies du pavillon de la girafe a permis de découvrir les vestiges des menuiseries métalliques présentent sur une gravure.

Etat des lieux

Chaque fabrique par son écriture architecturale participe à l'évocation des territoires des animaux présentés, déroulant les images d'un voyage planétaire au cours d'une promenade marseillaise. Mais si les fabriques présentent des architectures éclectiques, elles peuvent néanmoins être répertoriées en quatre grands registres :

- les fabriques «exotiques» : le pavillon de la girafe, le pavillon de l'éléphant,
- les fabriques dites «rocaille » : les cages aux ours,
- les fabriques «rustiques» : la cabane au toit de chaume,
- les volières: la grande volière, la volière aux perroquets et la petite volière,
(sans oublier le kiosque à musique).



Technicités et savoir faire

La modernité technologique fait également partie de ce projet de jardin zoologique qui historiquement est le deuxième en province après l'ouverture du jardin d'acclimatation de Grenoble quelques mois plus tôt (1854).





- Au pavillon de la girafe (1858), nous assistons ainsi à la mise en œuvre du ciment en tant que matériau décoratif comme l'atteste l'engouement de la société des ciments Désiré Michel & compagnie qui présentera l'élévation de ce pavillon en couverture de son catalogue en 1863.

- Aux cages aux ours et aux cages aux fauves, les ferronneries réalisées en fer puddlé, présentent la particularité d'être assemblées avec des boulons à 6 pans (et non avec des rivets) dans une mise en œuvre extrêmement précoce, mis en lumière par une étude métallographique réalisée par A-Corros.
Ces analyses ont déterminé la nature des matériaux constituant les cages aux ours et la cage aux fauves (fer puddlé ou acier, tel était l'interrogation au vu des observations), d'en évaluer la soudabilité et d'en définir les propriétés mécaniques à partir d'échantillons prélevés sur le site. Elle a aussi permis de confirmer la datation des ouvrages. Mais au-delà de cette identification « le matériau employé est du fer puddlé. Cela est attesté à la fois par les analyses chimiques et par l'examen métallographique des différents échantillons étudiés »¹



Elle a également mis à jour l'originalité de l'assemblage boulonné en fer puddlé par comparaison des résultats d'études de diagnostic et soudabilité réalisées sur 4 assemblages métalliques en fer puddlé de la seconde moitié du XIXème : la verrière de la charpente du palais de justice d'Aix en Provence (1860), l'opéra de Toulon (1862) et l'ancienne gare Sud de Nice (1889), les cages aux fauves (après 1877 et avant 1898) et aux ours du parc Longchamp (1861 ?).


Aux techniques de pointes se mêlent un vocabulaire architectural traditionnel et des techniques locales :

- A la cabane au toit de chaume, le vestige d'une toiture en sagne (roseau de Camargue) mais également les maçonneries de galets au mortier bâtardé décoré de branches en if reconstituées qui composent les façades, attirent la curiosité.








- A la grande volière, le pigeonnier témoigne ici d'une technicité spécifique propre à la région, le ciment de rocaille qui désigne les ouvrages réalisés à partir de ce matériau détourné dans une imitation d'une nature rustique, d'assemblages de bois ou de fausses menuiseries. Quatre faux troncs de bois portent ainsi un pigeonnier à l'allure de cabane enlacée de branches. Une restauration à l'identique avec un soin particulier apporté à la « sculpture » et à sa mise en couleur au moyen de pigments badigeonnés participent au maintien d'un savoir faire menacé.

Les matériaux

Autre sujet, le répertoire des matériaux qui a été soigneusement relevé et étudié au cours de l'étude diagnostic.
Des tuiles de couverture et des carreaux vernissés ou de faïence, utilisés en frise et en ornementation des façades ont pu être identifiés comme provenant du bassin de production d'Aubagne et de la vallée de l'Huveaune. Les modèles et décors sont ceux en vogue dans les catalogues des grandes tuileries, de la fin XIXème.







Dans le respect du parti d'intervention, la reproduction de ces carreaux à l'identique a été mise en place pour répondre à la restauration des décors du pavillon de la girafe et du pavillon de l'éléphant avec l'intervention d'un artisan céramiste aubagnais. A partir d'échantillons, de l'étude des catalogues identifiés et des maquettes dessinées, des prototypes sont mis au point et présentés sur le site pour comparaison.
La maîtrise des motifs, des couleurs, les essais de cuisson toujours en cours actuellement promettent des éléments de substitution de qualité.


L'avenir

Enfin, si le retour des animaux n'est pas envisageable, les conditions d'accueil des animaux captifs ayant évolué depuis le XIXème siècle, la pérennisation des lieux passe aussi par son appropriation et sa reconversion.
Ainsi les usages compatibles et non impactant avec le monument sont maintenus et mis en conformité tels que le petit théâtre de marionnettes, dit théâtre de la girafe ou le kiosque à musique mais aussi avec la création d'un salon de thé aménagé au sein de la cabane au toit de chaume restituée.

Les travaux ainsi réalisés sous la maîtrise d'ouvrage du service des Espaces Verts et de la Nature de la ville de Marseille sont financés par le mécénat de l'entreprise GDF Suez.


Corrado de Giuli Morghen
Architecte du patrimoine,
Sandra Drujon d'Astros,
Architecte,
janvier 2013



Le projet de restauration de fabrique a demandé la coordination des compétences d'une équipe pluridisciplinaire :

Fabrica Traceorum est une agence d'architecture spécialisée dans la restauration des monuments et jardins historiques.
Corrado de Giuli Morghen, l'architecte gérant est diplômé de l'école de Chaillot.
Sandra Drujon d'Astros, architecte salariée de l'agence est diplômée du master 2 «Jardins historiques, patrimoine et paysages» de l'école de Versailles.
Emmanuel Laugier, historien de l'Art, a réalisé les recherches historiques du dossier.

L'équipe intègre un bureau d'étude structure ECIBAT et un économiste de la construction Yves Le Douarin, spécialisé dans la restauration des monuments anciens.

Le bureau d'études techniques A-Corros a réalisé l'étude métallographique des cages aux ours et aux fauves, identifiant la présence du fer puddlé et précisant ses caractéristiques.


Légendes des illustrations :

1/ Rendu état projeté, extrait étude diagnostic - Source : Fabrica Traceorum.

2/ Cadastre napoléonien (1818) - Source: Archives Départementales des Bouches du Rhône + analyse Fabrica Traceorum /Emmanuel Laugier (vert = Identification des parcelles cultivées en vignes sur le cadastre napoléonien/ rouge: emprise du jardin zoologique actuelle).

3/ Carte postale ancienne : Marseille-Jardin Zoologique-Le pavillon de l'Eléphant - Source : collection privée.

4 et 4bis/ Catalogue-Ciment de la méditerranée, Désiré Michel & compagnie, Marseille, 1868 - Source: collection privée.

5/ Détails assemblage boulonné à 6 pans cage aux ours - Source: Fabrica Traceorum

6 / Figure 64 extraite de l'encyclopédie des travaux publics-charpenterie métallique_J. Denfer-1891, tome 1 - extrait de la note technique comparative, l'usage des boulons dans les assemblages en fer puddlé au XIXème siècle, exemple de 4 ouvrages inspectés, réalisée par A. Corros , 12/03/12.

7/ Le pigeonnier de la grande volière après restauration – Source : Fabrica Traceorum.

8/ Modèles de carreaux vernissés proposés par les Etablissements Barielle entre 1930 et 1940 -
Source: Terres de mémoire, 100 ans de céramique à Aubagne, catalogue exposition, édition Narration, 1995. p47.

9/ Céramique de référence – Source : Amouric Henri, Des ateliers et des hommes, être céramiste à Aubagne aux XIXe et XXe siècles», catalogue d'exposition pour les ateliers Thérèse Neveu, Argila 2001.

10/ Présentation des prototypes de carreaux émaillés pour le pavillon de la girafe, janvier 2013.



Lettre d'information des patrimoines - DRAC PACA - Numéro 13 / Janvier 2020 -